Caca non grata

Tout pour en finir avec le grand tabou

Tout le monde est concerné, personne n’ose parler des selles. Un silence d’autant plus gênant qu’il peut mettre la vie en danger. En parler permet de découvrir différentes techniques pour être le roi du trône. Brisons la glace.

Par Bartek Mudrecki

«Comment allez-vous?» La question est parfaitement banale, souvent posée sans inviter à d’autre réponse que: «Bien, et toi?» Pourtant, derrière cette interrogation anodine se cache une étymologie qui l’est nettement moins. A l’origine, l’expression signifie en effet : «Comment allez-vous à la selle?», autrement dit: «Avez-vous bien déféqué aujourd’hui?» Oserions-nous aborder quelqu’un pour savoir s’il est bien allé aux toilettes, s’il est constipé ou si, au contraire, c’est la cascade. Cela serait très mal vu.

La manière d’aller à la selle – joli terme à l’accent médical pour cacher la merde au chat – a son importance tant elle reflète notre état de santé. Giulia Enders a choisi d’oser traiter du sujet. Son livre «Le charme discret de l’intestin», sorti au printemps 2015, fait fureur auprès du grand public. Des papilles à la sortie jusqu’au grand plouf final, la doctorante en médecine de l’Université de Francfort décrit tout ce qu’il se passe à l’intérieur du corps. Elle s’est d’ailleurs fait repérer bien avant la sortie de son livre, en 2012, lors d’une soirée consacrée à la science en Allemagne, le Berlin Science Slam. Des étudiants y présentent leur projet, Giulia Enders a gagné le premier prix, et la vidéo de sa prestation a remporté un énorme succès.


Paul Wiesel

L'origine du tabou

Pour le gastro-entérologue lausannois Paul Wiesel, il est nécessaire de rompre le silence: «Il faut tuer ce tabou et tenir compte de ses selles.» En effet, ce qui est rapidement entraîné par le courant d’une chasse d’eau peut aider au diagnostic du patient. «En médecine chinoise, par exemple, une analyse des selles est souvent effectuée. Pour les pays moins riches, qui n’ont pas toutes nos technologies, cela peut être un très bon indice de ce qui ne va pas bien chez un individu.» Il existe même une typologie du caca, l’échelle de Bristol, qui montre si le résultat doit alerter ou si l’étron est le nec plus ultra.


L'échelle de Bristol

Il n’y a pas si longtemps encore, les médecins faisaient la tournée des pots de chambre. «Quand j’étais en formation, la visite du matin dans les chambres d’hôpital consistait aussi à vérifier l’état des selles, raconte Paul Wiesel. Depuis la fin du XXe siècle, la société est devenue hyperhygiéniste et stérilisée, et ne veut plus voir une seule trace de saleté, encore moins les selles. Ce tabou récent fait que les patients ont un problème à se confier et à en parler. Et il est encore plus difficile d’en collecter pour des analyses, ils ne comprennent pas. Ils pensent qu’il suffit de passer un scanner ou une échographie, mais il est impossible de tout diagnostiquer à partir d’une simple image.»


Salvatore Beviacqua

Le diable s’habille en caca

Caca donc non grata. Mais d’où vient plus précisément ce mutisme? «Evacuer, éloigner du groupe ou placer hors de la vue et hors de portée des autres sens le produit de notre défécation est et a toujours été un acte moralement fondamental», indique Salvatore Bevilacqua, socio-anthropologue à l’Institut universitaire d’histoire de la médecine et de la santé publique (CHUV), qui a bien voulu jouer le jeu de répondre aux questions. Une des clés de réponse est à chercher dans la spiritualité. «Dans les religions monothéistes en particulier, ce qui sort du corps est perçu comme impur. L’excrément est symbole de putréfaction et de mort, repaire d’esprits maléfiques.» Belzébuth, prince des démons dans la Bible, signifie précisément «dieu de la souillure et des excréments». «Et, chez Dante, les damnés de la Divine comédie étaient souillés de matière fécale.»

  • Cloaca, dite la machine à caca Une installation de l’artiste Wim Delvoy, créée en plusieurs exemplaires. Le principe: la machine reproduit la digestion humaine pour fabriquer des excréments. Le résultat est ensuite mis sous vide, imprimé d'un logo imitant des marques connues du grand public, comme Coca-Cola ou Ford.

  • Merde d'artiste De la merde en boîte, l’artiste Piero Manzoni a pris l’expression au mot. Dans une canette, l’Italien a placé, selon ses dires, ses excréments pour les vendre au prix de l’or. Mais l’œuvre a très vite dépassé le cours de la matière précieuse.

  • Peinture fécale En lieu et place de la gouache, ce sont des excréments qui servent de base aux peintures de Jacques Liziène.

  • Complex Pile Un immense étron gonflable, réalisé par l’artiste Paul McCarthy.

  • Nautilus Plus belle la ville grâce au collectif anglais Sprinkle Brigade: des déjections laissées par les chiens, ils ont décidé d’en détourner la réalité première. Ici, ce qui s’apparente à un bernard-l’ermite. Les autres œuvres sont consultables ici: sprinklebrigade.com (DR Sprinkle Brigade)



Mais déféquer n’a pas toujours été si mal vu. Bien avant nos cabinets privés, les grands besoins se faisaient aux latrines publiques, dans une ambiance conviviale, propice à la conversation. Dans l’Antiquité romaine, par exemple, déféquer se pratiquait en compagnie d’autres personnes. «Les latrines étaient des lieux de sociabilité appréciés des classes moyennes, où il était de bon ton de palabrer de l’actualité et des affaires de manière décontractée», rappelle Salvatore Bevilacqua. Les Romains avaient même un dieu des latrines publiques, Stercutius, divinité des lieux d’aisances, du fumier et des excréments. C’est dire la valeur que les citoyens accordaient à cet endroit. Et, en Russie aujourd’hui, les toilettes vont par paire, ce qui avait beaucoup amusé les journalistes découvrant ces doubles cuvettes lors des Jeux olympiques de Sotchi.

Pour être le roi du trône

Le système digestif n’est pas fait que de tripes, mais une énorme quantité de neurones y ont fait leur demeure. Ce qui laisse penser aux scientifiques que le cerveau n’est pas le seul aux commandes du corps. Et, surtout, le système nerveux viscéral est autonome, c’est-à-dire qu’il ne reçoit d’ordres de personne. Il est possible cependant de l’aider un peu..

La défécation est contrôlée par deux sphincters, l’un interne, qui laisse tout passer en communiquant la qualité de la substance au cerveau, et l’autre externe, qui ne laisse passer qu’à condition que l’environnement soit favorable: en réunion avec ses collègues de travail? Mauvais moment. Chez soi, seul? C’est parti!

Pour faciliter la défécation, il existe une position optimale pour que tout s’en aille faire le grand plongeon. Le côlon est en effet ceinturé par une sorte de corde qui fait faire un angle à l’intestin, ce qui empêche de déféquer debout ou assis sans pousser. Pour bien détendre cette ceinture, il suffit de relever un peu les jambes, en installant un petit tabouret par exemple sous les pieds. Ou alors de faire installer des toilettes turques chez soi si on a un goût particulier pour la déco. Cette astuce permet de ne pas forcer, car pousser trop fort comporte des risques: malaise, crise cardiaque ou accident vasculaire cérébral.

Et quand cela ne veut pas sortir? Plutôt que de prendre des laxatifs ou une salade de pruneaux et de figues, mieux vaut tenter une technique sur le trône: la balançoire. Rien à voir avec le jeu pour les enfants, évidemment. Il s’agit d’un mouvement d’avant en arrière pour stimuler la défécation. Il suffit de se pencher de quelques centimètres et de revenir à la position initiale plusieurs fois de suite. Le Dr Sébastien Jotterand raconte cette anecdote. En sixième année de médecine, les étudiants doivent présenter le cas d’un patient; une étudiante a alors parlé d’une personne qui était constipée. «C’est génial! Je ne connaissais pas ce mouvement. Une étudiante en médecine l’a testé sur un patient, et cela a fonctionné.» Pour le médecin généraliste, cette découverte est très intéressante, car le patient peut être actif dans son traitement, évitant ainsi la fatigue et la lassitude engendrée par la prise récurrente de laxatifs.







Et si l’estomac fait des siennes?

Quand l’estomac reçoit une toxine, il alerte le cerveau pour ordonner l’évacuation, mais par le haut. Tout doit remonter. C’est l’une des origines médicales des vomissements. Mais chacun a déjà eu des nausées sans pour autant avoir avalé du poison. C’est le cas notamment en voiture quand on lit un livre: ici, le cerveau enregistre un mouvement sans qu’il y ait visuellement de déplacement. Dans ce cas, il suffit de regarder au loin, et tout sera réglé. Voici un résumé des autres techniques pour éviter de vomir:

  • 1. Voiture: le mal des transports est dû au fait que le mouvement ressenti ne correspond pas aux informations visuelles (lire un livre donne l’impression d’immobilité). Il suffit donc de regarder au loin pour synchroniser les informations.

  • 2. Gingembre: des études ont démontré que des substances contenues dans le gingembre bloquent le centre de contrôle du vomissement.

  • 3. Médicament: il existe une myriade des pilules en pharmacie pour éviter les nausées et les vomissements, qui agissent selon différents principes: blocage du centre de vomissement (comme le gingembre), anesthésie des nerfs de l’estomac ou blocage des signaux d’alerte.

  • 4. Main: selon la médecine chinoise, ce point d’acupressure active des méridiens qui vont vers le cœur et qui détendent diaphragme, estomac et bassin.

  • 5. Relaxation: s’allonger, se relaxer avec de la musique en plus peut aider à se sentir en sécurité, et donc calmer l’envie de vomir.



Il ne faut néanmoins pas remonter si loin dans le temps pour trouver des preuves de soulagement défécatoire hors d’un lieu clos. Au XIXe siècle, à Paris, les personnes osaient encore couramment lâcher leurs selles sur la voie publique. Puis Pasteur est parvenu à établir le lien de causalité entre les maladies infectieuses, les bactéries et le manque d’hygiène. La propreté est devenue un acte citoyen, «un devoir moral», explique l’anthropologue. «La relégation de la défécation aux toilettes privées peut être vue comme une conséquence de la politique hygiéniste due à cette découverte scientifique.»

Si les classes aisées déféquaient en privé depuis le XVIIIe siècle, le malaise ressenti à se rendre aux toilettes publiques devient donc courant un siècle plus tard. Pour Salvatore Bevilacqua, «la séparation stricte a pour but de protéger les autres des désagréments comme le bruit ou l’odeur, et aussi de protéger la face et l’identité du «déféqueur» du regard dégoûté des autres.» Le tabou se traduit en pudeur et se lit aussi dans les mots utilisés: aller à la selle, en français, aller se repoudrer ou cueillir une rose en Grande-Bretagne, aller voir John aux Etats-Unis, ou encore partir chasser le faisan au Japon. Autant d’euphémismes qui révèlent l’universalité du tabou en Occident et ailleurs.


Sébastien Jotterand

Le rectum est ainsi devenu l’antichambre du mal, et, «d’un point de vue socio-anthropologique, le tabou ne s’observe pas tant dans la chose faite mais notamment dans le contact potentiel de l’excrément avec une partie du corps autre que l’anus», analyse l’anthropologue. Si tout ce qui sort du corps est mauvais, rien ne doit entrer non plus dans cet endroit jugé comme expiatoire. Et l’idée qu’on y introduise quoi que ce soit pour se faire soigner peut sembler incongrue. Ni toucher rectal ni suppositoire. Pour le médecin de famille aubonnois Sébastien Jotterand, la «gêne» peut aller jusqu’à l’extrême: «Ce n’est plus de la pudeur mais un déni!» Les hommes et les femmes ne sont par ailleurs pas égaux face au toucher rectal: «Pour un homme âgé c’est plus facile, car il sait qu’il va devoir un jour ou l’autre passer par là. Pour une femme, c’est moins commun, et donc plus difficile à faire accepter.»

Dames et messieurs n’ont donc pas le même rapport aux selles et à l’anus. Mais, quand il s’agit des matières fécales des enfants en bas âge, celles-ci ne souffrent pas du tout, ou très peu, du dégoût des parents. «Cela est probablement dû au statut d’innocence et de pureté que l’on attribue aux bébés. Les selles que les enfants évacuent sont en quelque sorte neutralisées ou purifiées symboliquement par ce statut», avance Salvatore Bevilacqua. Cette aise s’efface progressivement lorsque débute l’apprentissage du contrôle du sphincter, «et donc du contrôle de soi», continue l’anthropologue. «L’éducation à la propreté et au contrôle précède en général l’éducation à la discrétion et à la privatisation de l’acte de déféquer.» Le cabinet se ferme alors à double tour. «Une chambre à soi», imageait l’auteure anglaise Virginia Woolf.

Admirons le chef-d'oeuvre

Si l’excrément d’autrui révulse, son propre résultat n’invite pas davantage à une observation prolongée. Bien que, précise Salvatore Bevilacqua, il existe une certaine curiosité spontanée: «On sait que beaucoup de personnes, en Europe occidentale du moins, regardent leur «œuvre» avant de tirer la chasse d’eau.» Mais tous ne font pas cette démarche de contemplation. Ainsi, les hommes auraient plus tendance à regarder le fond de la céramique que les femmes, sans qu’une explication n’ait pour l’heure été clairement identifiée. Personne, cela dit, ne se vante évidemment de contempler son caca. Et dire à quoi il ressemble à son médecin est difficile. Ce que regrette Sébastien Jotterand: «Si mes patients ne se gênent pas de dire qu’ils ont mal au ventre, ils ont plus de peine à évoquer spontanément la couleur et la consistance de leurs selles. Il faut pourtant poser la question dans la démarche diagnostique: fréquence, couleur, odeur, consistance, forme. Tout un poème qui peut s’avérer parfois laborieux.»

Mais ce mépris et ce dégoût du caca peuvent représenter un danger. Les selles ensanglantées par exemple. «La plupart du temps, cela n’est rien de grave, juste une lésion anale. Par contre, quand les selles sont noires et nauséabondes, alors, là, cela devient urgent, car il s’agit d’une hémorragie digestive», raconte le docteur. La forte odeur dégagée et la couleur n’alarment pas les malades, contrairement au sang. Inquiétant aussi lorsqu’on sait qu’une simple constipation peut cacher un cancer du côlon, maladie qui a touché 4079 personnes en Suisse entre 2007 et 2011. «Les patients ne mentionnent pas ce détail anodin pour eux, et on risque le drame», rappelle le gastro-entérologue Paul Wiesel. En France, un spot télévisé invitait les parents à porter une attention particulière aux selles de leurs bébés. Sur le ton de l’humour, la comédienne Frédérique Bel expliquait début 2014 que la couleur pouvait indiquer une maladie du foie.

Le défi scientifique

Le tabou a en quelque sorte aussi empoisonné la recherche scientifique. Depuis peu seulement, les chercheurs ont commencé à véritablement plonger leur nez dans l’affaire, et à découvrir les merveilles que cache notre système digestif. Fini la flore intestinale, nom donné à l’époque où les savants classaient les bactéries dans le règne végétal. Désormais, le microbiote, la «petite vie», désigne la grande foule qui règne dans l’estomac et les intestins: 100 trillions d’êtres vivants, soit la population humaine mondiale multipliée par autant et encore multipliée par deux. Tous ces organismes s’activent pour le plus grand bien de leur hôte, et le corps tentera d’éliminer les mauvais, notamment dans les selles. Les bons, au contraire, ont droit à tous les égards. Enfin, tout ce petit monde peut peser jusqu’à deux kilos.

Tout est bon dans le côlon ?

Le caca, c’est la grande passion de Giulia Enders. Aujourd’hui doctorante, elle a fouillé dans les études scientifiques disponibles sur la question. Toutes très récentes, elles restent encore dans le monde très confidentiel des publications médicales. Son livre «Le charme discret de l’intestin» en est une belle compilation, drôle et instructive à la fois. Elle y parle du système digestif comme du deuxième cerveau de l’être humain, qui aurait une lourde responsabilité dans les maladies de la peau, tout comme dans le surpoids, l’alcoolisme, une propension à tomber malade tout le temps, ou encore la dépression. Quoi? L’intestin serait responsable de la dépendance à l’alcool ou de la mauvaise santé?

Si les recherches doivent encore s’étoffer, des études révèlent que les personnes alcooliques sont colonisées par des bactéries méthanogènes qui s’abreuvent de bières et de spiritueux. Reste encore à savoir si c’est l’œuf ou la poule qui vient en premier: est-ce l’alcool qui favorise le développement de ces bactéries, ou sont-elles à l’origine du trouble?

Concernant une santé quelque peu aléatoire, un petit rhume toutes les deux semaines ou une fatigue constante, le microbiote serait là aussi responsable, car il participe à 80% au fonctionnement du système immunitaire. Mais pas de panique, tout n’est pas perdu pour les malades chroniques. Les pharmacies proposent en vente libre des probiotiques, des comprimés contenant une myriade de bactéries enfermées dans des capsules qui n’attendent que d’atteindre les intestins pour faire leur œuvre, et stimuler les défenses de l’hôte. D’autres probiotiques favorisent, eux, le système digestif, soignent la diarrhée et refont la peinture de la flore intestinale. Reste que modifier le microbiote d’un individu est difficile, quand ce n’est pas mission impossible.

S’agissant des toxoplasmes, bactéries notamment transmises par les chats, ils pousseraient les personnes infectées au suicide. Ces parasites ne veulent vivre que chez les félins, et feront tout pour y retourner s’ils devaient quitter le navire par erreur. Giulia Enders détaille: «Les intestins de chat sont le refuge de Toxoplasma gondii […]. Les toxoplasmes sont présents dans les excréments de l’animal et, après deux jours passés dans la litière, ils sont arrivés à maturation et peuvent aller faire un tour chez un autre chat. S’il n’y en a pas dans le coin, les toxoplasmes prennent ce qui leur tombe sous la main, par exemple un bipède consciencieux armé d’une petite pelle et d’un sac plastique.» Ces parasites inciteraient les mauvais porteurs à tout faire pour revenir dans le chat, quitte à tuer l’hôte. Les études scientifiques ont porté sur des rats de laboratoire, qui ont volontairement été infectés. Leur comportement changeait, comme s’il n’avait plus aucun instinct de survie.

Toujours dans le registre des vilains qui ne veulent que du mal, la doctorante évoque l’oxyure, un ver: «Pour être parasité par ce genre de ver, il suffit d’avoir une bouche et un doigt.» Pas plus. Si la femelle pond ses œufs alors qu’elle est déjà éloignée du gros intestin, où se développent les adultes, elle mettra le cap vers l’anus. Une fois sa progéniture engendrée, elle se trémousse pour provoquer des démangeaisons, et le tour est joué. Gratte¬-gratte pendant la nuit, un petit passage à la commissure des lèvres, et l’oxyure a gagné la partie. Ces parasites peuvent alors provoquer diarrhée, constipation, maux de ventre, maux de tête ou nausées. Tout cela pour une démangeaison nocturne anodine.

A relever toutefois que l’intestin n’est pas que l’antre du mal. Les gargouillis, par exemple, ne sont pas un signe de faim, mais le bruit que fait l’estomac quand il se nettoie justement entre deux repas. En plus de digérer, les bactéries produisent notamment de précieuses hormones, comme celle du stress pour nous maintenir en éveil. C’est là aussi que 95% de la sérotonine, l’hormone du bonheur, est fabriquée. Quand l’appétit va, tout va. Quant au système immunitaire, l’étudiante allemande explique, par exemple, qu’il serait mieux pour l’enfant de naître par les voies naturelles, il sera ainsi plus exposé aux bonnes bactéries présentes dans la muqueuse vaginale. Ces petits êtres s’installent dans l’estomac et ne le quittent plus, alors qu’en implanter est très difficile par la suite. Pourquoi vouloir en installer? Car, sans celles-ci, l’humain serait plus exposé à l’asthme et aux allergies.






Giulia Enders, jeune Allemande très fraîche, a publié son livre «Le charme discret de l’intestin» au printemps 2015 (Editions Actes Sud). Née en 1990, elle s’est passionnée pour la gastro-entérologie afin de poursuivre ses études en médecine à Francfort. Son intervention filmée au Berlin Science Slam, dont elle a gagné le premier prix, a remporté un énorme succès sur Internet et a participé à sa grande notoriété médiatique aujourd’hui. Sa sœur Jill Enders participe de près à son travail avec des illustrations naïves mais fortes. [Image couverture livre + Giulia Enders]


Cette communauté intestinale décompose la nourriture non digestible, fabrique des vitamines, détruit les substances toxiques ou encore stimule notre système immunitaire. Et tout ça pour finir au fond d’une cuvette, sans égard. D’autant plus que le caca, à proprement parler, contient peu des aliments précédemment ingurgités: c’est surtout beaucoup d’eau, dans laquelle naviguent un tiers de fibres non digestibles, un tiers de tout et n’importe quoi (colorants, cholestérol, etc.) et enfin un tiers de bactéries à la retraite.

Mais ces dernières bactéries ne sont pas forcément bonnes qu’à évacuer à coup de chasse d’eau. Les avancées très récentes sur le produit de la digestion ont débouché sur des essais cliniques de transplantation fécale. Oui, ce que le corps rejette après quelques heures de décomposition peut encore servir et soigner une autre personne. «L’un de mes patients qui souffre de la maladie de Crohn, une pathologie auto-immune, va se rendre en Angleterre pour une transplantation fécale, révèle le gastro-entérologue Paul Wiesel. Aucun des traitements qu’il a reçus n’a fonctionné, car il est très difficile de modifier le microbiote d’un humain adulte.» Cette transplantation consiste à prélever des selles saines pour les placer dans l’intestin d’un malade. Recevoir du caca d’un donneur, même nettoyé et dont les bonnes bactéries auront été isolées au préalable, a de quoi dégoûter. Paul Wiesel estime qu’il serait bon de changer le terme pour ne pas accabler une piste très prometteuse: «Là, nous sommes dans le tabou extrême. On préféra probablement parler de transplantation de microbiote.»

Il y a encore beaucoup à découvrir sur le fonctionnement du système digestif et sur l’implication des bactéries dans l’organisme et l’état de santé global. Après avoir regardé les étoiles, les scientifiques doivent se plonger dans les entrailles, chose qu’ils ont rechigné à faire pendant longtemps. «Selon moi, il y a une méconnaissance de cette partie de notre corps», estime le Dr Sébastien Jotterand. La recherche médicale a délaissé l’intestin au profit du cerveau, perçu comme plus noble.

L’étron peut sauver des vies, alors qu’il représente encore un acte d’expiation et de purification. Sale, il a été méprisé. La médiatisation du livre de Giulia Enders pourrait faire avancer la cause de cet organe mal aimé qu’est l’intestin, à l’instar de la médiatisation du cancer du côlon du président américain Ronald Reagan. «L’effet people est très important, car il permet d’accélérer la recherche, et surtout d’augmenter le dépistage», estime Paul Wiesel. Dans le caca se cachent ainsi des merveilles, tout comme il peut être l’indicateur d’une pathologie, d’une mauvaise santé ou d’une alimentation inadaptée. A condition d’oser en parler.

Et vous, comment allez-vous?

Texte: Bartek Mudrecki - 24heures.ch